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  • Post published:13 décembre 2021
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La consommation représente l’un des facteurs principaux de la croissance macroéconomique. Parce qu’elle constitue une composante majeure de dépense et d’entraînement des économies, elle est l’objet de toutes les attentions des responsables politiques. Favoriser la consommation est synonyme d’accroissement des richesses et assimilé à une amélioration du bien-être. Le mouvement de la décroissance s’oppose à cette idée communément admise. Les objecteurs de croissance dénoncent une société fondée sur l’excès de richesses matérielles qu’ils considèrent comme un fléau social et humain. Leur rejet de la société de consommation de masse est conçu comme le fer de lance de leur critique plus générale du capitalisme. Mais critiquer la société de consommation implique-t-il, selon eux, de renoncer à toute forme de consommation ?

Si la critique de la consommation n’est pas nouvelle, ses fondements sont multiples. Les objecteurs de croissance défendent la thèse de la « simplicité volontaire », à laquelle ils adossent une réorganisation des échanges favorisant l’autoproduction et une redéfinition de l’usage des biens.

La période des Trente Glorieuses s’accompagne de l’avènement de la société de consommation de masse qui conduit à une forte croissance de la production industrielle et agricole. Cette période met en lumière les nombreuses facettes de la consommation et notamment l’idée que consommer ne résulte pas uniquement de la recherche de satisfaction des besoins primaires.

La démocratisation de la consommation en révèle les dimensions culturelle, sociale et symbolique donnant lieu à de nombreuses critiques. Le produit de consommation qui représente le mieux cette société est sans nul doute l’automobile. Ce produit a en effet symbolisé la soif de consommation, l’ascension sociale et surtout la liberté individuelle. Avec l’automobile, la consommation se dévoile à travers le dépassement de la seule satisfaction d’un besoin de mobilité : affichage d’un statut social et économique, séduction, liberté, puissance, etc. La voiture n’est pas considérée comme un produit de consommation comme les autres.

Ainsi, R. Barthes voit en l’automobile « l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques », « une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image sinon dans son usage par un peuple entier, qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique » (.Mythologies, 1957). La détention d’une voiture mais surtout le modèle de voiture sont considérés comme le moyen de se différencier, d’affirmer l’appartenance de son propriétaire à une classe sociale ou à un groupe donné. L’automobile illustre la composante ostentatoire de la consommation dans la lignée des travaux de l’économiste sociologue T. Veblen {La Théorie de la classe de loisir, 1899).

La charge symbolique des voitures est très forte. Comme l’indique M. Chevallier en 2009, les constructeurs l’ont bien compris et n’ont de cesse de l’entretenir comme en témoignent leurs slogans : « Autoemocion » pour Seat, « Changeons de vie, changeons l’automobile » pour Renault, ou encore « Motion & Emotion » pour Peugeot. Mais au-delà de ses attributs symboliques et sociaux, l’automobile accompagne l’avènement de la société de consommation en contribuant au réaménagement des territoires et des modes de vie. Le succès des hypermarchés situés à la périphérie des villes a été rendu possible par la démocratisation de l’automobile au détriment des commerces de proximité.

Face à l’avènement de la consommation de masse, des voix s’élèvent pour dénoncer les méfaits du « tout voiture » et au-delà, la thèse selon laquelle la consommation est source de bonheur. Ainsi,
aux États-Unis en 1976, l’économiste T. Scitovsky pointe le désenchantement des consommateurs américains dans la société de consommation et montre que le confort n’est pas toujours synonyme de plaisir : « Un confort intermittent et incomplet engendre un certain plaisir alors que, total et permanent, il est incompatible avec le plaisir quel qu’il soit.» (The Joyless Economy, 1976).

Consommer des biens matériels ne serait donc pas toujours synonyme de bonheur. Si les critiques de la consommation sont nombreuses et aboutissent à des revendications autour du « mieux consommer », il s’agit très souvent de remettre en cause l’ordre établi. Ces critiques ont connu un certain ralentissement dans les années 1970 suite aux chocs pétroliers et à l’apparition du chômage de masse dans les pays développés. Les politiques économiques de relance par la demande font alors de la consommation un outil de retour au plein-emploi et par conséquent au « bien-être ».

Ce n’est qu’avec le retour de la contrainte écologique à travers la question de l’épuisement des ressources naturelles et de la menace du changement climatique que les critiques de la consommation vont connaître un regain d’intérêt (P. Frémeaux, Alternatives économiques n° 283, 2009). La question du « comment vivre mieux tout en produisant et en consommant soutenable » rend difficile la formulation de réponse unanime. Dans ce contexte, P. Frémeaux indique : « La galaxie de la critique de la consommation demeure multiforme. » Mais alors quel mode de vie et quel comportement de consommation suggèrent les objecteurs de croissance ? Devons-nous renoncer à toute forme de consommation ?

Les tenants de la décroissance militent pour ce qu’ils appellent « la simplicité volontaire » parce qu’une société d’abondance n’apporte pas le bonheur espéré. Au contraire, compte tenu des impacts néfastes sur l’environnement, cette société aboutit à la catastrophe. Cependant, comme l’indique P. Frémeaux (ibid.), cette préconisation n’est pas nouvelle, comme en témoigne la volonté de faire de pauvreté vertu par l’Église catholique. Il est possible toutefois d’opérer une distinction car, dans le cas des objecteurs de croissance, la « simplicité volontaire » ne se résume pas au rejet du superflu pour des raisons morales, éthiques ou religieuses.

L’approche par la « simplicité volontaire » vise à réduire les consommations jugées superflues tout en maintenant celles qui paraissent souhaitables car nécessaires. La décroissance, en tant que projet politique, représente donc une invitation à repenser les modes de consommation. Mais cette volonté de réduction de la consommation s’inscrit dans une perspective particulière. Ainsi V. Cheynet, l’un des partisans et défenseur du mouvement, indique en 2008 dans un ouvrage intitulé Le Choc de la décroissance (p. 105) :

« La décroissance consiste à mener, parallèlement à la lutte contre la misère, un combat contre la richesse matérielle qui s’inscrit lui-même dans la volonté de décroissance des inégalités et aussi la lutte contre les modes de vie ravageurs pour l’environnement. »

V. Cheynet

La modération de la consommation s’inscrit donc dans une perspective de réduction des inégalités sociales et économiques associée à la lutte contre les dégradations de l’environnement.

Améliorer le bien-être des citoyens par la modération de la consommation ne peut alors apparaître qu’utopique dans une société où la consommation dépasse la simple satisfaction de besoins. Comme nous l’avons indiqué, elle est aujourd’hui un phénomène social et culturel. Prôner la simplicité volontaire revient à changer radicalement les modes de vie. L’adhésion à ce virage à 180 degrés ne peut avoir lieu sans que la consommation ne soit considérée comme une forme d’aliénation, une « arme de destruction sociale ».

La simplicité volontaire consiste donc à choisir la sobriété contre une consommation jugée aliénante, destructrice socialement et écologiquement. Dans cette perspective, les objecteurs de croissance préconisent de se débarrasser de la voiture, du téléphone, ou de ne plus faire de courses au supermarché. Est-il utile de préciser, comme l’indique S. Latouche, que ce choix peut être qualifié d’héroïque dans l’ambiance consumériste dominante ?

Ensuite, il doit être associé à la sobriété volontaire la logique d’autoproduction et d’échange. Les tenants de la décroissance encouragent la production individuelle de services pour soi-même. Ainsi, la production issue d’un potager cultivé par chaque citoyen représente une source non négligeable d’affranchissement de la société de consommation.

Cette production en propre autorise des échanges entre individus ce qui contribue à se dégager du système traditionnel de distribution et de consommation. Cette stratégie est d’ailleurs d’autant plus utile qu’elle permettrait de s’affranchir des dérives consuméristes et en particulier de la publicité. Le mouvement de décroissance s’inscrit dans la lignée des mouvements de critique de la publicité qui dénoncent l’agression perpétuelle qu’elle représente. Le journal La Décroissance est d’ailleurs publié par le mouvement Casseurs de pub. La publicité est critiquée pour l’invasion de l’espace public et de la vie courante (panneaux publicitaires, médias, Internet, etc.), mais surtout pour son influence sur le comportement des citoyens.

Cette stratégie peut également permettre de réorienter les habitudes alimentaires, par exemple en consommant moins de viande et plus de légumes. Dans un article de M. Balestrat, publié en 2004 dans la revue La Décroissance, la recherche de la diminution de la consommation de viande est encouragée. Cette thèse se justifie, selon elle, par les différences de dépenses d’énergie nécessaire pour produire une calorie d’origine végétale et une d’origine animale. Autrement dit, il est beaucoup moins coûteux du point de vue énergétique de produire des légumes que de la viande.

Enfin, les décroissants militent pour l’introduction de la gratuité dans nos sociétés. Selon P. Ariès (« Gratuité de l’usage, renchérissement du mésusage », Ecorev, 2007, p. 34), « le capitalisme s’est fondé sur le respect de la propriété privée. (…) L’hyper capitalisme est fondé sur le refus de toute gratuité » (P. Ariès, 2007, p. 34). Ariès considère que le capitalisme a récemment franchi une étape qui impose de développer une politique de la « gratuité zéro ». Comme l’indique le philosophe J.-L. Sagot-Duvauroux, « cette politique de la gratuité est un moyen de redéfinir la frontière de l’empire marchand c’est-à-dire un instrument de conquête de l’être sur l’avoir » (De la gratuité, 2006).

Selon eux, promouvoir la gratuité serait donc le moyen d’endiguer la dérive de la notion de bien-être vers la notion de « bien-avoir ». L’introduction de la gratuité passe alors par le retour à la notion d’usager, préférée à celle de consommateur. L’idée est que le capitalisme a fait émerger le consommateur en cassant les anciens modes de vie. Le retour à la notion d’usager doit permettre de mener une réflexion de fond sur la nécessité même de l’usage, de sa connaissance et de ses conséquences. À quoi cela peut-il bien correspondre ? Nous pouvons interpréter la proposition de P. Ariès comme une invitation à dépasser notre statut actuel de consommateur pour celui d’« alter-consommateur ».

Ce consommateur d’un genre nouveau, « l’usager », dispose d’une capacité de réflexion sur la nécessité de son acte, sur les conséquences collectives de son action et bien évidemment sur la possibilité de définir de bons et de mauvais usages. Ainsi P. Ariès écrit : « Il s’agit donc bien de réinventer un autre mangeur derrière le consommateur de produits alimentaires, de réinventer un nouveau patient derrière le consommateur de soin (para)-médicaux, de réinventer un nouvel élève derrière le consommateur de cours, etc. »

Ainsi, les gratuités existantes comme les services publics, doivent être défendues mais également les quasi-gratuités comme les transports en commun. En parallèle, le mésusage doit être surtaxé. Des tarifs progressifs pourraient donc être définis en fonction des niveaux d’utilisation des ressources, un renchérissement en fonction de l’usage.

« Pourquoi paierait-on le même prix le litre d’eau pour son ménage et pour remplir sa piscine privée ? Pourquoi payer l’essence le même prix pour se rendre au travail ou en vacances, pour transporter des marchandises ou des humains ? »

(P. Ariès, op. cit., p. 37)

. L’approche par la gratuité de l’usage et le renchérissement du mésusage conduit donc à une sorte de tarification discriminante des biens et des services. Il s’agirait donc de mettre en place un système collectif permettant d’établir les bons et les mauvais usages.

En conséquence, les objecteurs de croissance se trouvent face à un défi de taille : celui de déterminer la notion même de besoins et de leur niveau incompressible. Comme l’indique F. Knight, « les besoins sont ce qu’il y a de plus obstinément inconnu entre toutes les inconnues dont s’occupe la science économique » (« The Ethics of Imperfect Competition », Quaterly Journal of Economics, 1923).

Si la proposition de la décroissance, consistant, comme le dit V. Cheynet, à « réinsuffler dans la société de l’esprit critique face à la pensée dogmatique et aux discours de propagande », paraît à première vue souhaitable, le passage à sa mise en œuvre individuelle et collective en matière de consommation paraît plus problématique. Comme l’indiquent les défenseurs de la décroissance eux-mêmes, la décroissance ne propose pas de système « clés en main ». Autrement dit, même s’il ne s’agit pas de stopper toute forme de consommation, l’objectif de redéfinition des comportements en la matière paraît bien difficile à atteindre. Le problème est notamment de parvenir à ce qu’une majorité d’individus vivant dans les pays du Nord modifie son mode de vie.

Comme le souligne G. Duval, journaliste à Alternatives économiques, cette acceptation est loin de devenir une réalité : « L’idée que le sauvetage de la planète doit nécessairement se traduire par un puissant serrage de ceinture au Nord ne peut susciter qu’un enthousiasme très modéré parmi ceux qui n’ont pas le sentiment d’être aujourd’hui des privilégiés qui gaspillent de façon éhontée l’énergie et les matières premières. » (« La maison brûle », hors-série n° 63, décembre 2004). Ce défi d’une rééducation des consommateurs apparaît semé d’embûches et de blocages plus ou moins surmontables.

Credits : Marc Prieto et Assen Slim / Culture générale – 100 idées reçues